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29 juillet

Retour, à quel pays...

Ca fait plus qu'une semaine où je suis retournée au pays... quel pays?

Je ne sais plus. Et ça fait peur.

Peur que le "retour au pays" ne devienne qu'un "retour au pays d'origine".

Il y a une différence radicale entre "pays" et "pays d'origine".

Le premier suppose une familiarité avec le lieu, des connections, des cercles, que j'appellerai par le terme générique de "relations humaines" (au pluriel). Elles forment un filet dans lequel on peut choir, qui donne le sentiment, non pas d'appartenance, mais surtout, de l'existence. Oui, on n'arrive à se définir que face aux autres (toujours au pluriel), et par les actions qu'on effectue en présence des autres, en intéragissant avec les autres, et, en bonnes et dues connaissances de ce que sont ces "autres" qui te regardent.

Je ne dis point qu'à Nanjing je ne retrouve plus tout cela; Ces relations sont distendues, et il est biensûr impératif que je les reserre. Il n'empêche que pour la première fois, je me sens, avec frayeur, d'un dépaysement profond, d'une nostalgie pressante de Paris - non pas Paris en tant que ville, mais Paris en tant qu'une grosse fraction de ma vie, la communautéd'amitié que j'ai laissée là-bas. Une communauté relationnelle dans laquelle je suis considérée (ou déconsidérée) en tant que moi-même, une primate qui s'érige comme égale à celui qui me regarde, et non pas comme "fille d'untel" ou "petite-fille d'untel". Il n'y a pas de présomption à la façon dont s'organise mon existence, à ma personnalité.

Est-ce égoïste? Je ne sais non plus. En écrivant je commence à me dire que tout cela ça pourra être réduit à un instinct bien primitif, sorte de complexe d'OEdipe. Envie d'exister dans mon individualité, seule, parmi les êtres atomiques, qui ont chacun une histoire, ou plus précisément, une légende.

Oui c'est bien ça qui définit ma communauté relationnelle parisienne: atomicité, et l'absence de l'histoire. (ah les hommes modernes!)

Développons-les. Homme atomique et homme a-historique, ce sont les deux faces d'une même pièce de monnaie.

Quand je dis "l'histoire", c'est dans le sens où "toute l'histoire est l'histoire contemporaine", où "einmal ist keinmal", c'est-à-dire les choses du passé qui ont subtilement mais continuellement une mainmise sur les choses du présent. L'histoire (j'ai des scrupules à mettre le grand "H" ici, et je suis même tentée de mettre "histoire" au pluriel: l'essentiel ici, c'est sa complexité) forme aussi un filet, et à la différence du filet des relations humaines entre hommes modernes atomiques et a-historiques,c'est un filet d'araignée où l'on s'enlise, où l'on est prisonnier dès le départ et où l'on veut s'en arrachée. On choisit sa fréquentation (c'est à dire la communauté relationnelle qui, comme un miroir, te permet de te définir a posteriori), mais on ne choisit pas les choses qui se sont passées autour de sa naissance, avant sa naissance: ce sont les choses qui te pré-définissent malgré toi.Ta condition, autrement dit.

Précision sur la distinction entre "histoire" et "légende": histoire précède l'existence des hommes et les légendes sont ouvrage des pensées humaines. L'histoire est un ensemble de faits objectifs au milieu desquels on vit et dont, par conséquent, on ne peut jamais avoir une vision globale, tandis que la légende est issue de la narration, implique forcément l'acte de conter. Et pour arriver à conter, l'homme-conteur doit arriver à intégrer les faits encore en état de bric-et-brac dans une sorte d'organisation. C'est donc lui qui est maître de son oeuvre, qui a la mainmise sur le déroulement des choses, la manière de présenter les choses, et non le contraire. C'est lui qui parle de l'histoire; il n'est pas parlé par l'histoire.

Que veut dire tout ce délire dans ma vie réelle? Mes amis parisiens sont issus des quatres coins du monde. Aucun lien parental entre nous, nos parents ne se connaissent nullement. Nous nous sommes réunis chacun étant un noeud dans une généalogie singulière. Nous sommes tous porteurs d'une histoire que, faute d'avoir d'autres témoins,nous transformerons en légende. L'histoire devient histoire quand des différentes versions d'un même fait s'affrontent, se contredisent, se démentissent. L'histoire se dévie en légende quand une version unique devient autorité. Qu'on soit descendant d'esclaves raflés, d'aborigènes maltraités, de hérédiques condamnés, de croyants toujours pieux, ou d'un petit peuple sans histoire heureux d'avoir un foyer douillet, c'est nous qui racontons nos naissances et sommes maîtres des éléments que nous fournissons ou ne founissons pas qui seront constitutifs de l'appréciation que nos amis vont nous donner et que nous allons prendre comme le filet de sécurité de notre existence.

En fin de compte, mes angoisses peuvent se résumer à quelques couples de mots incroyablement simples et presque viellots: légèreté et pensanteur, liberté et destin, clarité (donc simplicité) et complexité (donc obscurité), exil (heureux) et attachement.

J'ai honte de dire que j'ai peur de la complexité du monde.